Considérations sur le détournement de la rue Saint-Denis

Ce diaporama nécessite JavaScript.

     17h03, 28 avril 2017. Il n’aura pas fallu plus de soixantes secondes pour que la rue Saint-Denis, une fois physiquement occupée par une cinquantaine de personnes, devienne l’expression sensible d’une critique radicale du monde qui l’organise. La preuve de la possibilité d’un temps libéré de la marchandise, du travail et du capital, elle fut jouie par près d’une centaine de personnes sur plus d’une heure. La vérité du concept du temps libre fut confirmée par le souhait unanime de sa reproduction partout où nos forces peuvent le permettre, par le désir de vivre en négatif de ce qu’on nous promet comme seule possibilité d’existence, par le désir d’en finir avec ce qui nous est seul permis de désirer : une pseudo-vie.

Si cet événement contraste avec ce qui constitue l’éternel répertoire d’actions des groupes qui luttent contre le capital – pour le meilleur ou pour le pire -, ce n’est pas tant par sa forme que par son contenu. Ce qui fait de ce détournement à la fois plus et autre chose qu’un simple détournement, c’est qu’il est la production effective d’un au-delà à l’objet détourné; il est plus que sa simple critique scandée sous forme de slogans insipides. Ou encore, il est sa critique pratique, réalisée. Si la circulation de marchandises dut être ralentie, voire freinée, ce n’était pas là un objectif en soi, se suffisant à lui-même, mais bien la conséquence nécessaire de notre réappropriation d’un espace se présentant comme la base matérielle à partir de laquelle nous pûmes produire un temps réellement nôtre. C’est que, pour une fois, c’est le contenu qui donna à l’action sa forme concrète.

En troublant la paix d’un ordre marchand qui achète sa propre légitimation par une répression d’une froide violence, il apparut évident que seraient ainsi attirés les sous-humains qui servent docilement le règne de la marchandise. À l’occasion de ce détournement qui fut la première contribution objective de Temps Libre à la dissolution du vieux monde, nous eûmes l’honneur de mobiliser près d’une quarantaine de ces suppôts de l’État, répartie sur une vingtaine de voitures, leur laissant l’opportunité de paralyser eux-mêmes l’essentiel du quartier latin. La flicaille qui tentait de trouver les « responsables » de l’événement avec qui négocier sa mort, à travers une foule de prolétaires de tous âges, alors qu’il dépassait – par son envergure et son intensité – depuis longtemps les attentes de ceux et celles l’ayant organisé, exprimait une fois de plus leur incapacité à comprendre quoi que ce soit. Abasourdies devant cette manifestation de perturbation inédite, les matraques du Capital ne purent que rester interdites, ne sachant s’il fallait tout casser ou ne rien faire, leur capacité d’analyse n’étant pas supérieure à celle de nos bagels fraîchement dumpstés. La décision fut prise pour elles : à 18h15, nous nous étions évanoui·e·s dans ce lieu dont nous étions, jusqu’au moment où nous décidâmes qu’il en soit autrement, maîtres. Du début à la fin, ce temps fut le nôtre, et son testament n’exprime rien d’autre que la promesse d’être reproduit sur une échelle élargie; promesse désormais portée par celles et ceux qui goutèrent ainsi au plaisir de produire les conditions de leur propre plaisir.

– Temps Libre, 3 mai 2017.

À propos

Si, pour le sens commun, le temps apparaît comme un concept totalement naturel – en tant que simple durée quantifiable – on pourrait difficilement penser à une construction aussi éminemment sociale. Notre perception de l’écoulement du temps est entièrement façonnée par la société dans laquelle nous évoluons : dans notre cas, par la société capitaliste avancée. Ainsi, le seul temps qui importe, dans un monde dominé par le mode de production capitaliste, est le temps abstrait ; c’est-à-dire un temps figé, mesurable, standardisé,  indépendant des événements vécus, extérieur au sujet.

     Ce temps, c’est le temps de la marchandise qui asservit l’entièreté de notre existence, c’est le temps du procès de production hautement rationalisé qui s’étend partout en dehors du travail. Ce temps, c’est un temps absolument indifférent au contenu concret de la pratique humaine. Peu importe que le soleil se lève à 5h ou à 9h, le temps de la non-vie nous somme impérieusement de nous lever à la même heure tout au long de l’année pour répondre aux exigences du capital. Face à l’objectivité illusoire mais non moins réelle, parce qu’acceptée comme telle, du temps abstrait, l’être humain ne peut qu’assister de manière contemplative au déroulement du monde. Mais reconnaître l’existence du temps abstrait, c’est reconnaître la possibilité d’un temps autre. Reconnaître la possibilité d’un temps autre, c’est déjà l’exiger. Ce temps autre, c’est un Temps Libre.

     La création d’un tel temps libre, même temporellement défini, en tant que temps libéré de la marchandise et de ses lois, permet la construction réellement consciente de ce moment, comme un écho à la construction d’une situation, construction qui ne peut que donner un goût impérieux de liberté. Ce désir porte en lui la possibilité et la nécessité de l’étendre au delà de sa propre existence et de créer un temps libre permanent ; c’est-à-dire, le communisme.

    La tâche d’un groupe comme le nôtre se retrouve d’une part, dans le développement de la théorie communiste révolutionnaire – théorie qui saisit les mécanismes réels et les possibilités concrètes du dépassement du capitalisme – et d’autre part, dans l’intensification de la pratique révolutionnaire. Il va sans dire que ces deux « moments » de la lutte révolutionnaire ne s’opposent absolument pas mais, au contraire, se nourrissent et s’enrichissent l’un et l’autre. Ainsi, la réussite du groupe a pour unique critère la contribution à la réalisation de son objectif : libérer pour de bon notre vie quotidienne du temps abstrait, transformer l’existence aseptisée de l’être humain spectateur en une vie exempt de temps mort, ou dit autrement, édifier un temps libre permanent ; édifier le communisme.